Lettre ouverte à France,

Publié le par Moscillo Sylvie

Lettre ouverte à France,

Ce soir, mon cœur pleure un de nos enfants, sacrifié au nom de la bêtise humaine et de la lâcheté.

Un de ces enfants trop longtemps cachés, ceux qu'on a déportés, ceux qu'on a ségrégés, exilés en Belgique... Je te parle d'un enfant handicapé.

Oh, je sais … ce n'est pas le premier et ce ne sera pas le dernier. Un de plus, un de moins... me diras-tu.

Mais là, France, pour celui-là … tu n'as pas lésiné sur les moyens : une mise à mort savamment orchestrée.

Laisse-moi te raconter son histoire.


3 septembre 2014 : Timothée – parce qu'il a un prénom, un visage, une histoire, une vie, et qu'il ne se résume pas à un dossier compliqué, à une épine dans le pied -

Tim (pour ceux qui le connaissent) est refoulé aux portes de l'école de la république par le principal du collège …

Ce jeune collégien autiste de 15 ans, s'est retrouvé, le jour de la rentrée scolaire devant un portail clos par une chaîne cadenassée, en face du principal, bras croisés sur la poitrine qui à la manière d'un videur de boite de nuit traquant le danseur à baskets, éconduit l'élève handicapé. Pas un mot, pas un regard pour Timothée, devant tous les collégiens ! Une bien étrange notion du partage des valeurs de la république de la part d'un professionnel de l'éducation !

Mais c'est sur les consignes de sa hiérarchie, se défendra-t-il. Voir ici la vidéo.

 

Tu sais, l'école de la république !

  • celle qui accueille tous tes enfants sans discrimination, celle inclusive qui contribue à l'égalité des chances et qui lutte contre les inégalités sociales et territoriales, celle qui veille à l'inclusion scolaire de tous tes enfants, sans aucune distinction.

  • celle qui reconnaît que tous tes enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser.

  • celle qui, pour garantir la réussite de tous, se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. Celle qui s'enrichit et se conforte par le dialogue et la coopération entre tous les acteurs de la communauté éducative.

  • une école où tu fixes comme mission première, outre la transmission des connaissances, de faire partager aux élèves les valeurs de la République.

  • une école qui fait acquérir à tous tes élèves le respect de l'égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité. Bref, celle que tu décris dans l'article L-111-1 du code de l'éducation.

Et bien notre ami Tim n'a pas pu passer la porte de cette école-là !

 

Une explication de la hiérarchie (Mr B., directeur académique) sur les ondes de RTL :

 

  • « Depuis plusieurs années, ils ont fait la preuve qu'ils étaient capables d'accueillir cet enfant » Oui, sans aucun doute à lecture de ses bulletins scolaires ici et ici, mais cela n'explique pas pourquoi Tim est resté sur le trottoir le jour de la rentrée.
  • « Le chef d'établissement est quelqu'un de connu pour le travail qu'il a accompli auprès des enfants malades et handicapés et c'est d'ailleurs lui qui a accepté d'accueillir Timothée. » Oui, sans doute, mais cela n'explique pas pourquoi Tim est resté sur le trottoir le jour de la rentrée. Et qui que soit ce monsieur, ces agissements le jour de la rentrée sont inacceptables.
  • « La maman dit elle-même qu'il a un TED (Trouble envahissant du développement). Le collège est un collège qui n'est pas fait pour gérer les troubles autistiques » On comprend donc mieux pourquoi l'école de la république discrimine...

Et d'ajouter, au nom de l'intérêt suprême de l'enfant « Pour moi, cet enfant n'est pas en situation d'être en quatrième ; c'est une ineptie » Ah bon ? Tim serait donc mieux sur le trottoir devant son collège … ou quelques années sur une liste d'attente d'un établissement spécialisé ? Finalement, la maman l'a repris chez elle !

« Je considère que cet enfant est en danger » Je ne vous le fait pas dire ! C'est déjà un premier pas que de se rendre compte que cet enfant est en danger … à cause des inepties de l'éducation nationale.

Et d'évoquer la « dangerosité » de Tim. Il est vrai qu'en juin dernier, Tim avait eu un comportement … inapproprié. Après 5 changements d'AVS en 3 semaines, lui qui a besoin de rituels, de stabilité, a, dans un moment d'angoisse, serré très fort son AVS dans les bras. Une affaire tout de suite monté en épingle par le principal du collège. Le conseil de discipline s'est dit incompétent pour statuer. La plainte déposée à la police sous l’incitation de la hiérarchie de l’AVS a été classée sans suite.

Le directeur Académique concède toutefois que ce n'est pas normal et que c'est d'ailleurs pour cela qu'il a pris la décision de déplacer Tim dans un collège plus loin, dans une classe ordinaire, avec un enseignant ordinaire ... puisqu'il n'y a plus de place dans l'Ulis(classe spécialisée) mais enfin il y a quand même une Ulis. Surtout un collège qui n'a pas fait pression pour ne pas recevoir cet enfant.

Pour écouter l'intégralité de l'interview ici

Ah, corporatisme ! Quand tu nous tiens !

Et puis ce n’est pas de leur faute ! C'est la commission MDPH qui a recommandé une décision d'orientation en IME. Sauf que l’inspecteur d’académie est membre de cette commission…

 

La MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapée) : une fabrique à handicapés par excellence.

 

Nonobstant la décision de la Cours Nationale de l'incapacité de janvier 2014 annulant la précédente décision d'orientation en IME pour la période du 1er septembre 2013 au 31 août 2015, en réponse à la demande d'AVS pour l'année 2014-2015, la MDPH répond : orientation en IME … jusqu'en 2019.

Au regard de la loi, une MDPH ne peut que traiter les demandes qu'on lui fait et ne peut pas orienter un enfant sans une demande et un accord des parents.

Et la maman ne donne pas son accord et fait un recours suspensif au Tribunal du Contentieux et de l'Incapacité. Qu'à cela ne tienne.

On aurait pu croire, France, que ta MDPH évaluerait les besoins de ce jeune, regarderait son projet de vie qui est de poursuivre ses études avec l'accompagnement par une auxiliaire de vie scolaire pour continuer à progresser dans ses savoir-faire, ses savoir-être, avec des mini-stages de découverte professionnelle pour se diriger vers une formation professionnelle qui lui convienne, de vivre dans un foyer aimant, de continuer ses cours de piano, de jouer avec sa petite sœur « à l'école », de bricoler avec son beau-père, de cuisiner avec maman et d'apprendre à apprendre avec la personne qui intervient à domicile pour des thérapies cognitivo-comportementalises, recommandées par la Haute autorité de santé.

Tu vois, il ne te demandait pas grand-chose, Tim.

Et bien tu as préféré mettre aux enchères son dossier dans une commission des droits et de l'autonomie où siège l'éducation nationale (celle-là même qui se reconnaît incompétente à remplir sa mission) et des représentants associatifs (ceux-là même qui part ailleurs sont gestionnaires des institutions spécialisées que tu as notifié dans ta décision).

France, ne t'étonnes pas qu'on ait oublié les droits de Tim si tu laisses croire à quelques-uns qu'ils auraient le droit d'orienter nos enfants, oubliant ce droit qu'est le libre choix de vie. Penses-tu que le droit constitutionnel de tout enfant à l'enseignement doit dépendre d'une décision d'orientation par la MDPH au motif qu'un enfant est handicapé ?

La justice à la rescousse !

 

Ajoute à toute cette histoire un juge des affaires familiales qui autorise le papa divorcé qui a un droit de visite une semaine sur deux à inscrire l'enfant dans un IME... parce que c'est bien sûr la faute de l'obstination de la maman à protéger les intérêts de Tim s'il ne va pas au collège.

Puis un Tribunal du Contentieux et de l'Incapacité qui cherche une mesure exécutoire pour empêcher la maman de faire appel suspensif d'une décision d'orientation...

Et pour finir, le Juge des enfants qui ordonne une expertise psychiatrique pour les parents et l'enfant... par un expert de l'autre bout de la France, auteur d'un livre sur le packing (technique d'enveloppement dans des tissus humides), technique au combien controversée et non préconisée par la HAS (Haute-Hautorité de Santé). Il va sans dire que quand l'éducation nationale se refuse à s'acquitter de ses obligations, s'est le moins que l'on puisse faire de demander à un psychiatre de "déterminer si le mineur et les parents présentent des troubles ou déficiences physiques ou psychiques susceptibles d'influer sur leur comportement, le cas échéant, dire si ces troubles ou déficiences rendent nécessaire une mesure de protection, d'aide ou de rééducation, expliquer le fonctionnement familial, formuler si possible, toute proposition quant à l'orientation scolaire du mineur, se prononcer sur l'opportunité d'une décision éducative judiciaire." Cela éviterait à la justice de devoir rappeler à l'éducation nationale ses missions.

Un mécanisme bien huilé, une administration bien rodée... Et tout cela …. Argumenté au nom de l'intérêt suprême de l'enfant. Et s'il faut au passage faire la démonstration que cette mère est incapable … pour cautionner l'institutionnalisation de force !

Comme si discriminer à plusieurs rendait la chose moins monstrueuse !

Une guerre qui ne trouve pas sa raison d'être :

 

France, tu vas finir par gagner ce combat déloyal … contre un enfant de 15 ans. Es-tu fière de toi ? Et qu'as-tu gagné ?

Toi, France, pays des droits de l'Homme, ne connais-tu pas le droit des enfants ?

Souviens-toi, en 2010, tu ratifiais la Convention des Nations-Unis relative aux droits des personnes handicapés "reconnaissant que les enfants handicapés doivent jouir pleinement de tous les droits de l'Homme et de toutes les libertés fondamentales sur la base de l'égalité avec les autres enfants, et rappelant les obligations contractées à cette fin par les nations signataires relatives aux droits des enfants".

As-tu oublié la convention relative au droit des enfants, instrument ayant force obligatoire ? « La Convention relative aux droits de l’enfant est le premier instrument juridique international ayant force obligatoire qui énonce toute la panoplie des droits de l’homme—civils, culturels, économiques, politiques et sociaux. En 1989, les dirigeants mondiaux ont décidé que les enfants devaient avoir une convention spéciale juste pour eux, car les moins de 18 ans ont souvent besoin d’une protection et d’une assistance spéciale. C’était aussi un moyen de s’assurer que le monde reconnaissait que les enfants, eux aussi, avaient des droits.

Cette convention énonce les droits fondamentaux qui sont ceux de tous les enfants du monde : le droit à la survie; le droit de se développer dans toute la mesure du possible; le droit d’être protégé contre les influences nocives, les mauvais traitements et l’exploitation ; et de participer à part entière à la vie familiale, culturelle et sociale. Les quatre principes fondamentaux de la Convention sont la non-discrimination ; la priorité donnée à l’intérêt supérieur de l’enfant ; le droit de vivre, de survivre et de se développer ; et le respect des opinions de l’enfant. Tous les droits reconnus dans la Convention sont inhérents à la dignité humaine et au développement harmonieux de chaque enfant. La Convention protège les droits des enfants en fixant des normes en matière de soins de santé, d’éducation et de services juridiques, civils et sociaux. »

Toi, France, condamnée 5 fois eu égard à la manière dont tu traites tes enfants handicapés, ne te sent-tu pas concerné par la désinstitutionnalisation de tes enfants : http://www.cfhe.org/desinstitutionnalisation.html

Ne crois-tu pas que le meilleur moyen de désinstitutionnaliser, c'est déjà commencer par ne pas institutionnalisé ?

As-tu soudainement perdu la raison ?

« Le droit à l'éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, d'exercer sa citoyenneté. » C'est dans ta loi !

Rappelles-toi de tes valeurs, celles que tu graves dans la pierre de tes bâtiments publics, de tes écoles !

Rappelles-toi de cette loi du 11 février 2005, pleine d'ambition où tu parlais de passer d'une logique de compassion à une logique de compensation, d'accessibilité à tout pour tous.

Ne laisses pas, sous les lobbies d'une poignée, cette loi se vider de son sens.

Une génération sacrifiée sur l'autel d'une loi que l'on refuse d'appliquer :

 

Pendant combien d'années encore faudra-t-il entendre tes syndicats d'enseignants se plaindre qu'ils n'ont pas choisi d'accueillir le handicap, qu'ils ne sont pas formés pour, et que toi, France, tu n'aurais pas les moyens ?

Tu crois quoi, France ? Que les parents de ces enfants ont à disposition un catalogue pour commander un enfant handicapé (avec un index classé par type de handicap) ? Et qu'il est livré avec le mode d'emploi du parfait parent d'enfant handicapé …

Pour autant, France, as-tu déjà vu ces parents mettre leur enfant sur le trottoir et cadenasser leur porte d'entrée ?

S'il te plaît, France, cesse de te poser en victime de tes propres turpitudes.

Ne me dis pas qu'il n'y aurait pas chez toi un seul collège capable de relever ce défi d'une école inclusive !

France, n'oublie pas ! Tes enfants d'aujourd'hui sont tes citoyens de demain. Ceux que tu discrimine aujourd'hui, c'est toi demain.


 

« C'est impossible » dit la fierté
« C’est risqué » dit l'expérience
« C’est sans issue » dit la raison
« Essayons » murmure le cœur

William Arthur Ward

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